גCe que la tradition dit du choix

Séfarades et achkénazes : l'usage n'est pas le même

C'est la différence la plus concrète entre les deux mondes, et elle décide souvent du prénom avant toute autre considération.

Les achkénazes ne donnent le prénom que d'un parent décédé — nommer d'après un vivant y passe pour un mauvais présage. Les séfarades, au contraire, honorent volontiers un grand-parent vivant : c'est même un témoignage d'affection recherché. Dans les familles d'Afrique du Nord, l'aînée reçoit souvent le prénom de la grand-mère paternelle, la cadette celui de la grand-mère maternelle.

D'où la question à poser avant toute liste : quel prénom, dans les deux familles, attend d'être repris ?

Les deux noms d'une même femme

Pendant des siècles, une femme juive en portait deux : un shem kodesh — le nom hébraïque, celui de la synagogue, de la ketouba et de la pierre tombale — et un kinnui, le nom vernaculaire, celui dont on l'appelait tous les jours. Les paires étaient stables et souvent transparentes :

Nom hébraïqueSensNom d'usage
Tova« bonne »Guitel yiddish · Bona ladino
Simha« joie »Freyde yiddish · Fréha judéo-arabe · Alegra ladino
Zehava« dorée »Zlate, Golda yiddish · Oro ladino
Ahouva« aimée »Libe yiddish · Amada ladino
Yaffa« belle »Sheyne yiddish · Bella ladino · Zohra judéo-arabe
Hanna« grâce »Gracia ladino · Khantshe yiddish
'Haya« vivante »Vida ladino · Khaye yiddish
Esther« étoile »Estrella ladino · Setareh judéo-persan
Malka« reine »Reina ladino · Khatoun judéo-arabe

C'est le nom d'usage que la famille employait — et c'est pour cela qu'il est dans ce lexique, au même titre que l'autre. Mazal, Sol, Solika, Zahra, Doña, Rica, Guelé, Yenta, Fayge, Golda, Reina, Khatoun, Farha : cherchez-les, ils y sont, avec ce qu'on sait de leur origine — et l'aveu, quand c'est le cas, qu'on ne sait pas.

Certains ont été portés par de très grandes figures : Sol Hachuel, la jeune martyre de Fès exécutée en 1834 à dix-sept ans, vénérée sous le nom de Sol ha-Tsadika ; Fréha bat Avraham, poétesse hébraïque du Maroc du xviiie siècle ; Gracia Nasi, qui organisa au xvie siècle les réseaux d'évasion des conversos ; Golda Meir, dont seul le nom de famille est hébreu.

Le seul filtre appliqué au lexique est celui de l'honnêteté : un prénom sans étymologie établie y entre avec la mention étym. incertaine plutôt qu'avec une explication inventée. Vous pouvez filtrer par langue d'origine dans le lexique pour ne voir que le yiddish, le judéo-arabe, le ladino ou le judéo-persan.

« Ils n'ont pas changé leurs noms »

Le Midrash (Vayikra Rabba 32, 5) donne trois mérites pour lesquels Israël fut délivré d'Égypte : ils n'ont pas médi les uns des autres, ils n'ont pas abandonné leur langue, et ils n'ont pas changé leurs noms. Le nom hébraïque y est traité comme l'un des derniers fils tenus — d'où l'insistance, dans les familles francophones, à ce que le prénom d'état civil soit le prénom hébraïque, et non un doublon de façade.

Le nom, une part de la personne

Le Ari z"al (Rabbi Its'hak Louria, Safed, xvie s.) enseigne que les parents reçoivent, à l'instant de nommer, une étincelle d'inspiration : le nom qu'ils prononcent est celui de l'âme de l'enfant. Le Talmud va dans le même sens — שמא גרים, « le nom façonne » (Berakhot 7b). Rien d'obligatoire là-dedans : c'est une manière de dire que le choix mérite d'être pesé, pas tiré au sort.

Quand le prénom est donné, pour une fille

Il n'y a pas de brit mila pour une fille : le prénom est annoncé à la synagogue lors d'une aliya du père, au premier Shabbat (ou lundi, ou jeudi) suivant la naissance, par un מִי שֶׁבֵּרַךְ pour la mère et l'enfant. Dans la tradition séfarade et marocaine s'y ajoute le Zeved haBat (זֶבֶד הַבַּת, « le présent de la fille », d'après Bereshit 30, 20) : on lit à la maison les versets du Cantique des cantiques 2, 14 et 6, 9, et l'on nomme l'enfant en famille.

דLes sept prophétesses

Le Talmud (Meguila 14a) recense sept femmes à qui la prophétie fut accordée. C'est, de fait, la plus ancienne « liste de prénoms » de la tradition juive — et sept noms qui se portent tous encore aujourd'hui.

PrénomHébreuPrononciationRéférence
Saraשָׂרָהsa-RABereshit 11, 29
Miryamמִרְיָםmir-YAMChemot 15, 20
Devoraדְּבוֹרָהdvo-RAChoftim 4, 4
'Hannaחַנָּה'ha-NAI Chmouel 1, 2
Avigaïlאֲבִיגַיִלa-vi-GA-yilI Chmouel 25, 3
'Houldaחֻלְדָּה'houl-DAII Melakhim 22, 14
Estherאֶסְתֵּרes-TÉREsther 2, 7
Le Talmud ajoute que Sara fut aussi appelée יִסְכָּהYiska (Bereshit 11, 29) — « parce que tous contemplaient sa beauté ». Un prénom rare, entièrement disponible, et adossé à deux versets.

הTrois prénoms qu'on croit talmudiques et qui ne le sont pas

Trois attributions que presque tout le monde répète ne résistent pas à la vérification des sources. Elles n'enlèvent rien à la beauté des prénoms — mais si l'on choisit « en souvenir de », autant savoir.

Rahel, femme de Rabbi Akiva

C'est l'histoire la plus racontée du Talmud : la fille de Kalba Savoua épouse un berger illettré, l'envoie étudier vingt-quatre ans, et il revient Rabbi Akiva — « tout ce que je suis, et tout ce que vous êtes, est à elle ». Le Talmud, lui, ne la nomme jamais : elle est seulement ברתיה דבר כלבא שבוע, « la fille de Bar Kalba Savoua » (Nedarim 50a, Ketoubot 62b). Le prénom Rahel vient d'un accident de lecture médiéval : un proverbe voisin, רְחֵילָא בָּתַר רְחֵילָא אָזְלָא — « la brebis marche derrière la brebis » (Ketoubot 63a) — a été pris pour un nom propre.

'Hanna, mère des sept martyrs

Le nom vient du Yossipon, une chronique hébraïque du xe siècle, qui l'a tiré du verset « les sept fils de la stérile » (I Chmouel 2, 5). Les sources classiques la laissent anonyme — זו אשה ושבעה בניה, « cette femme et ses sept fils » (Guittin 57b) — ou l'appellent Miryam bat Nahtom (Eikha Rabba 1, 50) et Miryam bat Tanhoum (Pesikta Rabbati 43, 1). Le livre des Maccabées, lui, ne la nomme pas non plus.

Édith, femme de Lot

Absente de tout le corpus classique. Le nom apparaît dans des textes tardifs — Bereshit Rabbati, le Sefer haYashar. La femme qui se retourne n'a pas de nom dans la Torah, et n'en a pas reçu des Sages. En revanche, sa fille en a un : Pelétit, « la survivante », brûlée vive pour avoir nourri un pauvre — et c'est son cri qui fait tomber Sodome.

Et les héroïnes d'après ?

Les grandes figures des livres apocryphes et de l'histoire moderne ne créent presque aucun prénom nouveau : elles rechargent des prénoms déjà présents dans le lexique. Yehoudit est l'héroïne du livre de Judith autant que la première épouse d'Essav ; Shoshana est la Suzanne des additions à Daniel autant que le lys du Cantique ; Osnat est l'épouse de Yossef autant qu'Asnat Barzani, première femme à avoir dirigé une yeshiva ; Rahel est la matriarche autant que la poétesse du Kinneret. Chaque fiche du lexique indique, quand il y en a, les femmes qui ont porté le prénom.